Black-out sur le Liban : chroniques d’un quotidien à tâtons

Flanquée d’une lampe de lecture fixée sur son front à l’aide d’un bandana, Nina déambule dans l’appartement. « Pas besoin d’être géologue pour s’orienter dans cette grotte », lance-t-elle à son mari en riant jaune. Maurice, lui, tente tant bien que mal de faire cuire le repas, spatule dans une main, téléphone portable en mode torche dans l’autre. Le générateur de son immeuble, à Beyrouth, censé prendre le relais quand l’électricité de l’État est coupée, vient d’être arrêté. Dehors, seuls les phares d’automobilistes audacieux, et disposant encore d’essence, semblent défier, le temps de leur passage, les étoiles d’un ciel d’été, avant de s’enfoncer au loin dans les ténèbres. Une fois couchés, les deux sexagénaires prennent leur mal en patience en attendant que le sommeil vienne. Une tâche ardue dans une nuit d’août suffocante. Malgré les fenêtres et les portes béantes, les courants d’air se font rares et les moustiques s’en donnent à cœur joie. Tout à coup, minuit sonne et une symphonie de cliquetis électroniques brise le silence du quartier, suivie de cris de joie et d’une guirlande de lumières s’allumant les unes après les autres. Sautant hors du lit, Maurice et Nina courent chacun de son côté. La routine est bien rodée : Nina sort sur le perron vérifier que l’ascenseur fonctionne, crie à Maurice qu’il s’agit bien de l’électricité d’État avant de lancer une machine à laver qu’elle avait préparée. Lui allume le chauffe-eau, met les téléphones à charger et les airs conditionnés ainsi que les ventilateurs en route.Black-out sur le Liban : chroniques d’un quotidien à tâtons

L’édito de Issa GORAIEB

L’essence du problème

Après avoir vérifié l’état du peu d’aliments qu’elle conserve encore dans son réfrigérateur, Nina pousse un soupir de soulagement. Du haut de son balcon, elle regarde ses voisins, esseulés il y a encore quelques minutes, s’affairer en pleine nuit aux tâches domestiques, portés par une énergie de survie. Chaque minute compte, la prochaine coupure peut arriver à tout moment. Alors, Nina prend son téléphone et appelle sa sœur au Canada, profitant d’une connexion internet retrouvée. Avant même de la saluer, Nina s’écrie gaiement : « Ijet el-kahraba ! » ou que la lumière fut, ravivant avec elle une lueur d’espoir à laquelle les Libanais s’accrochent, même s’ils la savent éphémère.

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La situation se décante, mais pas pour longtemps

Dans un Liban pataugeant dans un marécage économique et financier depuis deux ans, et malgré l’habitude des coupures d’électricité, gardées tel un souvenir de la guerre civile (1975-1990), le black-out annoncé à plusieurs reprises par Électricité du Liban au fil des derniers mois s’est récemment concrétisé, en partie du moins, plombant le quotidien de citoyens déjà écrasés par l’accumulation de crises mais faisant également planer un danger de mort sur certains. Ce qu’une grande partie du monde considère comme acquis est en voie de disparition au Liban. Sans électricité, la nourriture ne peut être stockée, les malades ne peuvent être soignés et les températures ne peuvent être régulées. Entre autres. En somme, sur fond d’un surréalisme absurde indigne du XXIe siècle, les drames ne peuvent être évités.

Rire pour ne pas pleurer

« Ma fille sera en danger. » Une phrase que Khadija finit par souffler, après s’être retenue, dans un premier temps, de la prononcer à haute voix. Chaque soir, Nour, sa fille de huit ans, doit passer dix heures sous dialyse. Une séance qui ne peut en aucun cas être interrompue. Pour s’en assurer, la famille s’est procuré « un ancien minigénérateur » pour faire fonctionner la machine malgré ses batteries, censées prendre le relais lors des coupures mais qui sont endommagées. La paupérisation de la population est telle que les remplacer n’est pas envisageable. « Je n’ose même pas regarder les prix », confesse Khadija en riant. Un rire duquel se dégagent détresse et angoisse.

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Mohammad, son mari, est au chômage technique. Le black-out actuel a eu raison de son emploi de menuisier, et c’est dans une course contre la montre qu’il se lance désormais chaque matin. Sillonnant les routes de la région de Baalbeck (Békaa) où Khadija et lui vivent avec leurs trois enfants, ce père de famille part à la recherche de stations-service ouvertes. La pénurie de mazout alimentant les groupes électrogènes se combine avec celle de l’essence. Pour trouver l’un, il faut trouver l’autre. Chaque jour, « on se lève et on se couche avec la même pensée : comment allons-nous obtenir du mazout demain ? » raconte Khadija, refusant d’imaginer le scénario catastrophe.

D’une tragédie à l’autre, c’est ainsi que se déroule la vie des habitants du quartier de la Quarantaine. « Je pue », déclare simplement Dounia. « Je me lève en sueur d’un lit humide et je n’ai pas les moyens de m’acheter des produits hygiéniques », explique celle que l’on appelle Em Khaled. L’insurmontable chaleur qui les étouffe leur rappelle constamment celle ressentie lorsque le port de Beyrouth a explosé l’été dernier, faisant voler son appartement en éclats et s’écrouler les murs sur elle, sa fille et un invité. « On nous a proposé un soutien psychologique, mais ce dont j’ai besoin, c’est d’un soutien financier », dit-elle prise d’un fou rire nerveux. « Mieux vaut en rire qu’en pleurer », finit-elle par lâcher avec philosophie.

Sur le mur du salon est accroché le portrait de son fils de 17 ans, tué alors qu’il rentrait à la maison lors du coup du Hezbollah du 7 mai 2008. Son autre fils, lui, a fui avec sa famille en Allemagne, traversant les eaux de la Méditerranée avec d’autres réfugiés pour se sauver du naufrage économique libanais. Une ultime option qu’Em Khaled est prête à tenter. « Dans tous les cas, nous allons mourir. Alors autant y passer en ayant essayé de quitter ce pays », assène-t-elle déterminée.

Dounia a acheté 500 grammes de viande. C’est exceptionnel. Cela fait cinq mois que cette famille de six s’en prive, mangeant une fois par jour. De son réfrigérateur éteint se dégage une odeur de produits avariés. « Il faut que je les jette mais je n’en ai pas la force », soupire-t-elle. Chez elle, le courant vient au maximum quatre heures par jour. Le soir, on n’y voit goutte. « Une fois, alors que je descendais les escaliers de l’immeuble, un rat m’a foncé dessus. J’ai hurlé de peur », se souvient-elle en souriant, tandis que les cernes creusent son visage. Son mari, lui, passe la majeure partie de ses journées assis devant le café qu’il tient. Pour survivre, Mohammad a besoin de plus de neuf médicaments. Il fait le tour des pharmacies, en pénurie de médicaments, puis il revient et attend. Dans le quartier, sous un soleil de plomb, des enfants jouent au foot dans le parc, d’autres aux cartes, profitant de la lumière du jour pour faire passer le temps. Dans le silence de son café sans lumière, le regard perdu dans le vide, les mots de Mohammad résonnent : « J’ai combattu durant la guerre civile. Mais je n’ai jamais rien vu ni vécu de pire. »

Cuisiner à la lumière des bougies au XXIe siècle. Photo João Sousa

Partir pour rester

Dans la ruelle parallèle au café de Mohammad, de jeunes Syriens fument le narguilé sur le trottoir devant leur deux-pièces où ils vivent à six. Diplômé d’une école de commerce, Mahmoud a fui la guerre dans son pays en 2013. Avec deux heures d’électricité par jour, ces réfugiés passent leur temps dehors à cause de la chaleur. Le soir, munis d’une petite lampe de poche à la lumière faiblarde, lui est ses colocataires avancent à tâtons. « Nous voulons partir, mais pour aller où ? Nous ne pouvons pas retourner en Syrie », martèle-t-il.

Chipali, elle, sait où partir. Mais comment ? « Je n’en ai pas les moyens », dit-elle simplement. Arrivée du Bangladesh en 2009, cette jeune travailleuse a voulu échapper à la pauvreté de son pays. Depuis trois ans, Chipali vit à Khandak el-Ghamik, un des quartiers les plus pauvres de la capitale. Assise à l’extérieur sur une chaise à laquelle il manque un pied, elle est entourée de pigeons, attirés par les poubelles du quartier jonchant le sol. Le visage ruisselant de sueur, Chipali raconte qu’il n’y a pas d’électricité. De jour comme de nuit, l’appartement qu’elle occupe dans cet immeuble délabré est plongé dans le noir. À l’intérieur, l’humidité prend les poumons et l’odeur de nourriture avariée retourne l’estomac. Son frigo est presque devenu un nid à cafards. « Pas une seule heure (d’électricité) », répète-t-elle comme pour y croire elle-même.

Dans son humble maison d’une des ruelles de Bab al-Tabbaneh, l’un des nombreux quartiers défavorisés de Tripoli (Liban-Nord), Moustapha et sa famille auraient pu, eux, bénéficier de quatre heures de courant par jour fournies par le générateur du quartier. Mais l’abonnement est devenu bien trop cher pour les revenus combinés de sa famille et Moustapha s’est vu contraint de le suspendre. Incapable d’effectuer ses tâches domestiques, Wafaa, sa femme, ressasse les guerres et les conflits qui ont traversé cette région depuis tant de décennies, sans trouver un seul évènement comparable à ce qu’ils vivent actuellement. Sous la lumière d’un petit téléphone, Abdul Rahmane et Salwa, qui n’ont pas plus de dix ans, en ont marre. Tous deux dorment sur le balcon, parfois sur le parvis de la maison. Peu importe au fond, tant qu’ils trouvent quelque brise pour s’endormir. L’avenir de ses enfants est en péril et Moustapha le sait. Se disant trop âgé pour émigrer, il souhaite les voir quitter le pays pour qu’ils ne sombrent pas avec lui. Son aîné, Nizar, proche de la trentaine, revient à la maison au crépuscule, après avoir écumé les cafés de la ville pour se connecter au réseau internet et charger son ordinateur. Ingénieur, Nizar n’arrive plus à livrer ses projets à temps, alors que son patron lui a demandé de faire du télétravail. Son salaire ne vaut pas plus de 60 dollars, rapporté au taux du marché parallèle, et le jeune homme envisage sérieusement de quitter son emploi. À quoi bon…

Il y a quelque temps, c’était un soir de fête pour cette famille de sept. Réunis avec leurs enfants à la lueur des bougies et des téléphones, Moustapha et Wafaa ont célébré la réussite, par leur fille de 17 ans, Abeer, de ses examens. Tout le monde s’était cotisé pour lui acheter un gâteau. L’accumulation des coupures d’électricité dans les frigos des commerces et celui de leur foyer ont toutefois gâché leur plaisir. Entre l’achat et la consommation, la pâtisserie était devenue immangeable.Black-out sur le Liban : chroniques d’un quotidien à tâtons

Sans électricité pour le frigo, difficile d’assurer les conditions sanitaires de stockage des denrées alimentaires. Photo João Sousa

Échapper à l’anormal

Pour Caroline, le gâteau était finalement le moindre de ses soucis en ce jour de fiançailles. Cela faisait deux mois qu’elle préparait chaque détail de la cérémonie pour rendre cette soirée inoubliable pour elle et son compagnon, Mohammad. Des préparatifs qui avaient dernièrement cumulé les contre-temps entre les pénuries d’essence et d’électricité. Si la jeune femme avait tenu bon jusque-là, le matin même du jour J, ses nerfs ont lâché et Caroline n’a pu contenir ses larmes. La propriétaire du lieu de réception situé à Tyr (Liban-Sud) venait de l’appeler pour lui annoncer qu’il n’y avait plus d’électricité et plus de mazout pour alimenter ses groupes électrogènes.

Alors son frère, arrivé tout droit du Canada pour assister aux fiançailles, a pris les choses en main. « Pendant que la coiffeuse terminait d’arranger mes cheveux à la lumière de son téléphone, l’électricité ayant coupé en plein milieu, mon frère enchaînait les coups de fil », narre Caroline. Celui-ci parvient finalement à sécuriser une trentaine de litres de mazout, déboursant sur le marché noir plusieurs centaines de milliers de livres libanaises en urgence, soit le « triple » du montant habituel. « Une quantité qui nous permettait de maintenir la réception pendant trois heures. Pas une minute de plus », souligne-t-elle.

Les fiançailles de Caroline et Mohammad se sont ainsi tenues, chronométrées, et éblouissant l’obscurité d’une ville en plein black-out. Vêtue d’une robe vert émeraude et pétillante, la jeune femme a descendu les marches en compagnie de Mohammad, applaudis par leurs proches et autorisés, le temps d’une soirée, à savourer un peu de bonheur et à rêver de normalité.

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« Rêver, c’est bien la seule chose qu’ils ne pourront jamais nous voler », s’exclame Rawane. « Hier soir, je me suis mise à danser, raconte-t-elle. J’imaginais être en Arabie saoudite et je dansais. » Elle qui attend son visa pour partir dans ce pays qu’elle avait auparavant quitté perd patience. « L’anormalité de la situation est devenue notre normalité alors que ça ne devrait pas l’être », explique-t-elle, décrivant la minute de joie familiale quand l’électricité revient, tel « un miracle ».

Dans ce quartier surplombant la ville de Saïda (Liban-Sud), le courant disparaît de plus en plus. Alors « on s’adapte, malheureusement », poursuit Rawane, qui vit avec sa mère et sa sœur. Pour le moment, « nous avons droit à une heure d’électricité entre 5 et 6 heures du matin et quelques heures le soir », explique-t-elle. Entre-temps, « on compte les minutes, en espérant qu’elle réapparaîtra par hasard, à un moment où l’on sait qu’elle ne reviendra pourtant pas ».

Incapables de se déplacer bien loin en raison de la pénurie d’essence, « on s’installe à l’ombre avec un café. On insulte les hommes politiques, tous autant qu’ils sont, qui nous ont mis dans une situation pareille car, de toute façon, on n’a rien de mieux à faire. Et on attend », conclut Rawane. Attendre de revivre normalement, attendre que l’anormal s’estompe, attendre que le soleil se couche, puis qu’il se lève et perce la nuit.

Mais, ce soir-là, au milieu des ténèbres, les Libanais ont de la chance : la lune est pleine. Un clair-obscur offrant aux plus poètes d’entre eux l’occasion d’imaginer un ailleurs où leur avenir brillerait de mille feux.

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